la trace des mouvements par lesquels je ne suis plus à la place où j’étais tout à l’heure

Et ceci me conduit à une sorte de confidence: c’est que pour moi, le travail théorique, il ne consiste pas – et je dis ça non pas du tout par orgueil ou par vanité, mais au contraire par sentiment profond de mon incapacité – [il] ne consiste pas tellement à établir et fixer l’ensemble des positions sur lesquelles je me tiendrais et dont le lien (entre ces différentes positions) supposé cohérent formerait système. Mon problème ou la seule possibilité de travail théoriue que je me sente, ce serait de laisser, selon le dessin le plus intelligible possible, la trace des mouvements par lesquels je ne suis plus à la place où j’étais tout à l’heure. D’où, si vous voulez, ce perpétuel besoin, ou nécessité, ou envie, ce perpétuel besoin de relever en quelque sorte les points de passage où chaque déplacement risque par conséquent de modifier, sinon l’ensemble de la courbe, au moins la manière dont on peut la lire et dont on peut la saisir dans ce qu’elle peut avoir d’intelligible.

Michel Foucault, Leçon du 30 janvier 1980, Collège de France

L’établi

« Un artisan, presque un artiste. Le plus étonnant, c’est son établi. Un engin indéfinissable, fait de morceaux de ferrailles et de tiges, de supports hétéroclites, d’étaux improvisés pour caler les pièces, avec des trous partout et une allure d’instabilité inquiétante. Ce n’est qu’une apparence. Jamais l’établi ne l’a trahi ni ne s’est effondré. Et, quand on le regarde travailler pendant un temps assez long, on comprend que toutes les apparentes imperfections de l’établi ont leur utilité : par cette fente, il peut glisser un instrument qui servira à caler une partie cachée ; par ce trou, il passera la tige d’une soudure difficile ; par cet espace vide, en-dessous – qui rend l’ensemble si fragile d’apparence -, il pourra faire un complément de martelage sans avoir à retourner la portière déjà calée. Cet établi bricolé, il l’a confectionné lui même, modifié, transformé, complété. Maintenant, il fait corps avec, il en connaît les ressources par cœur : deux tours de vis ici, trois tours d’écrou là, une cale remontée de deux crans, une inclinaison rectifiée de quelques degrés, et la portière se présente exactement comme il faut pour qu’il puisse souder, polir, limer, marteler (…) Son âge, sa qualification, son expérience, tout cela fait qu’il jouit d’un certain respect. On ne le tutoie pas, on évite de le charrier d’une bourrade. Même le contremaître et le chef d’équipe modifient un peu leur ton habituel pour lui parler. Presque de la courtoisie. »

« Elle rôde, l’Organisation du travail. En général anonyme, présente seulement dans ses effets. Mais, parfois, elle prend un visage, une forme concrète ponctuellement, et la voici qui monte à l’attaque en personne en un point du front où on ne l’attendait pas. Du côté de Demarcy, par exemple. Pourquoi Demarcy ? Allez savoir ! Jamais de pépin sur son poste, les portières retouchées impeccables. Alors ? On peut en faire des hypothèses. Par exemple, une blouse blanche en balade d’inspection aura tiqué devant cet établi bricolé, peu conventionnel. Qu’est ce que c’est que ce machin ? Et, de fait, si on regarde travailler Demarcy juste deux ou trois minutes, il semble perdre du temps à tripatouiller son établi, à déplacer les écrous, à ajuster les cales. Evidemment, si on observe longtemps, on se rend compte que tout ça est bien au point et que le retoucheur tire un excellent parti de son engin. Mais les types des méthodes ne vont pas passer des heures sur chaque poste : quelques coups d’œil et ils sont sûrs d’avoir compris. Ils ont fait des études et tout, l’organisation scientifique du travail, ils connaissent (…) Et d’abord, il faudrait remplacer cet invraisemblable établi bricolé par un établi « normal » qu’on puisse reproduire exactement en double exemplaire pour le poste dédoublé, peut être même en triple, en quadruple, si on voit grand. Fini, le petit artisan pépère ! Quatre, cinq, six Demarcy, sur des établis normalisés, faisant exactement les mêmes gestes, avec des retouches comptabilisées, classifiées, normées, réparties par un contrôleur !(…) Plus de place pour l’individualisme, pour la petite machine bricolée ad hominem. Il faut un truc passe partout, robuste et simple, même si un peu moins pratique. Une machine surtout pas personnalisée. Normalisée. »

« Mardi 22 juillet, huit heures quinze (ils profitent du casse-croûte pour ne pas perturber la marche de l’atelier), branle-bas de combat au 86 (…) Son vieil établi est promptement dégagé, jeté dans un coin débarras de l’atelier, au milieu des vieux chiffons et des bidons rouillés, et on lui installe ça à la place. Les trois gars s’épongent abondamment le front, vont faire signer un bon à Gravier, et disparaissent.

Reprise.

Demarcy regarde, estomaqué, cet établi tombé du ciel. Ou plutôt tombé des caprices imprévisibles du bureau des méthodes. Un gros cube massif, surmonté d’un plan incliné, pour poser la portière. Deux écrous sur les côté, pour caler. C’est tout. Le plan incliné est uni, en métal plein. Il n’y a plus aucun de ces trous, de ces passages, qui permettaient à Demarcy de travailler dessus, dessous, au bord, sans changer sa portière de position. Il tâte l’engin. Examine les possibilités de réglage. Limitées. En fait le tour. Touche du bout des doigts. Se gratte la tête en soufflant, un peu oppressé (Passant près de lui, je l’entends murmurer : « Ah ça…ça alors !) Coup d’œil nostalgique vers son vieil établi, jeté au fond de l’atelier, qui rouillera là avant de partir à la ferraille. Il a l’air d’avoir de la peine, Demarcy. »

« Trois heures et demie. Qu’est ce que c’est que ça, encore ? L’atelier est envahi. Blouses blanches, blouses bleues, combinaisons de régleurs, complets-veston-cravate (…) Visite surprise de landlords, de propriétaires tout ce que vous voudrez. (…) »

« Quelle crapulerie. Il le sait bien, Gravier, que le nouvel établi ne vaut rien. Il le sait bien, que ce n’est pas la faute du vieux. Antoine, le chef d’équipe, le sait aussi. Tout l’atelier de soudure connaît bien Demarcy, sa précision, son expérience. Mais personne ne dira rien. Le bureau des méthodes a toujours raison. Et on ne tient pas tête à un directeur du niveau de Bineau. Le vieux dut avaler son humiliation jusqu’au bout. Jusqu’à la dernière minute de sa journée de travail. Penché, maladroit, incertain, sur un travail devenu brusquement étrange et redoutable. Avec toute cette bande autour de lui, comme s’ils faisaient passer un examen professionnel à un jeunot, à se pousser du coude, à prendre des mines scandalisées, à faire des remarques. Et Gravier qui faisait semblant de lui apprendre son métier (« Mais non Demarcy, commencez par la soudure ! »), à lui, le vieux professionnel qui n’avait jamais loupé une pièce depuis des années et dont tout le monde avait, jusque là, respecté l’habileté. »

L’établi, Robert Linhart, chapitre « L’établi ».

Image»

Le monde d’hier

 « De même que les villes, sous les rues propres, bien balayées, avec leurs beaux magasins de luxe et leurs élégantes promenades, recèlent des canalisations souterraines, dans lesquelles se déverse la fange des cloaques, toute la vie sexuelle de la jeunesse devait se jouer, invisible, sous la surface morale de la « société ». (…) D’autres pères usaient d’un moyen encore plus singulier : ils engageaient dans la maison une jolie servante dont la tâche était d’initier pratiquement le garçon. Car il leur paraissait préférable que le jeune homme s’acquittât de cette fâcheuse affaire sous leur propre toit ; ainsi le décorum extérieur était sauf et le danger éliminé qu’il put tomber entre les mains de quelque « rouée ». Mais, pour éclairer la jeunesse, une méthode demeurait résolument proscrite par toutes les instances et sous toutes ses formes : celle de la franchise et de la sincérité. »

103.

 

« Je ne sais pas assez d’un artiste quand je n’ai sous les yeux qu’une œuvre achevée, et je souscris à la parole de Goethe : pour comprendre pleinement les grandes créations, il ne suffit pas de les voir dans leur état d’achèvement, il faut les avoir surprises dans leur genèse, dans leur devenir. Mais c’est aussi un effet purement visuel que produit sur moi une première esquisse de Beethoven, avec ses traits fougueux et impatients, son désordre confus de motifs ébauchés et abandonnés, avec leur fureur créatrice, qui s’y condense en quelques coups de crayon, de cette nature comblée d’une surabondance démoniaque. Une telle esquisse me jette dans une sorte d’agitation physique, tant son aspect excite mon esprit ; je puis contempler une de ces pages hiéroglyphiques d’un œil enchanté et amoureux, comme d’autres un tableau parfait. Une page d’épreuves corrigée par Balzac, où presque chaque phrase est balafrée, chaque ligne bouleversée comme un champ labouré, les marges blanches grignotées de traits noirs, de signes, de mots, me rend sensible l’éruption d’un Vésuve humain. »

196.

 

« Or l’expérience a montré qu’il est mille fois plus facile de reconstituer les faits d’une époque que son atmosphère morale ; celle ci ne se manifeste pas dans les événements officiels, mais bien plutôt dans de petits épisodes personnels (…) »

245.

 

« Au fond, toute cette orgie allemande qui éclata avec l’inflation n’était qu’une fiévreuse singerie ; on voyait bien à leur mine que ces jeunes filles de bonnes familles bourgeoises auraient préféré porter de simples bandeaux plutôt que se donner une tête d’homme aux cheveux bien plaqués, qu’elles auraient préféré manger à la petite cuiller une tarte aux pommes avec de la crème fouettée plutôt que de boire de violents alcools ; partout, on ne pouvait méconnaître que cette surexcitation était insupportable à tout le peuple, que cet étirage quotidien sur les extenseurs de l’inflation lui brisait les nerfs, et que toute la nation harassée par la guerre ne soupirait en fait qu’après l’ordre, le repos, qu’après un peu de sécurité et de confort bourgeois. En secret, elle haïssait la république, non pas parce que celle ci aurait cette licence effrénée, mais au contraire parce qu’elle tenait la bride d’une main trop lâche. Quiconque a vécu ces mois, ces années apocalyptiques, et en a été dégoûté et aigri, sentait qu’il devait se produire un choc en retour, une terrible réaction. Et ceux là mêmes qui avaient précipité le peuple allemand dans ce chaos attendaient à l’arrière plan en souriant, la montre à la main. »

369.

Stefan Zweig, Le monde d’hier (écrit en 1942)

« une errance à travers les mots d’autrui »

 » On ne ressuscite pas les vies échouées en archive. Ce n’est pas une raison pour les faire mourir une deuxième fois. L’espace est étroit pour élaborer un récit qui ne les annule ni le les dissolve, qui les garde disponibles à ce qu’un jour, et ailleurs, une autre narration soit faite de leur énigmatique présence.

A coup sûr, le goût pour les mots et les actions en lambeaux modèle l’écriture ; prenant appui sur la fragmentation des paroles, elle trouve son rythme à partir de séquences qui ne doivent rien à la nécessité mais tout au plausible, elle cherche un langage qui laisse subsister de la méconnaissance tout en offrant des parcelles de savoir neuf inattendu. L’exercice est périlleux de vouloir que l’histoire soit aussi façonnée de ce qui aurait pu se produire, laissant échapper à travers le déroulement des événements l’ordre instable et disparate de l’affleurement du quotidien, celui là même qui rend le cours des choses à la fois probable et improbable.

Pour cela, il faut se tenir loin de l’archive-reflet où l’on ne puise que des informations et de l’archive-preuve qui achève des démonstrations, avec l’air d’en finir une fois pour toutes avec le matériel. Comment donc inventer un langage qui s’accroche à ce qui se cherche là, à travers des traces infinies du défi, des revers et des réussites. Si les mots employés ne permettent jamais aux actes qu’ils décrivent de se rejouer, à tout moins peuvent-ils évoquer du rejouable, des suppléments de liberté pour plus tard, ne serait-ce qu’en énonçant de la dignité et en s’efforçant de mesurer l’ampleur des déchirements et de la douleur. Bien sûr, l’histoire survient quand la partie est terminée, écrit Paul Ricoeur, mais l’écriture de cette histoire doit garder le goût de l’inaccompli, en laissant par exemple errer les libertés après qu’elles eurent été bafouées, en refusant de ne rien clore, en évitant toute forme souveraine des savoirs acquis. Il existe certainement une manière neuve de plier les mots au rythme des surprises ressenties face à l’archive, de les obliger à tenir compagnie à l’hésitation intellectuelle, afin de laisser par exemple les infamies comme les désirs d’émancipation être manifestes à eux-mêmes, tout en les maintenant aptes à se nouer plus tard sur d’autres rêves ou d’autres visions. Il y a sûrement moyen, par le seul choix des mots, de produire des secousses, de rompre les évidences, de prendre à revers l’habituel fil débonnaire de la connaissance scientifique. Il y a sûrement moyen d’aller au delà de la restitution morne d’un événement ou d’un objet historique, en marquant des lieux où le sens s’est défait, en produisant du manque là ou régnaient des certitudes. Tendue entre le besoin de construire du sens avec un récit qui se tienne, et la certitude qu’il ne faut rien réifier, l’écriture se cherche entre intelligence et raison, passion et désordre.

Ce n’est plus un secret à présent, au moment où cet essai se termine. Le goût de l’archive est visiblement une errance à travers les mots d’autrui, la recherche d’un langage qui en sauve les pertinences. Peut-être même est-ce une errance à travers les mots d’aujourd’hui, une conviction peu raisonnable qu’on écrit l’histoire pour le pas la raconter, pour articuler un passé mort sur un langage et produire de ‘l’échange entre vivants’ (1). Pour se glisser dans un discours achevable sur l’homme et l’oubli, l’origine et la mort. Sur les mots qui traduisent l’implication de chacun dans le débat social. »

(1)  Michel de Certeau, l’Ecriture de l’histoire.

Arlette Farge, Le goût de l’archive, dernier chapitre « Ecrire », pages 145-148.

D’Yvetot à Reims

« Certes, je continuais d’être solidaire avec ce qu’avait été le monde de ma jeunesse, dans la mesure où je n’en vins jamais à communier avec les valeurs de la classe dominante. Je ressentais toujours de la gêne, voire de la haine, lorsque j’entendais autour de moi parler avec mépris ou désinvolture des gens du peuple, de leur mode de vie, de leurs manières d’être. (…) Certains réflexes de classe subsistent malgré tous les efforts, et notamment les efforts pour se changer soi même, par lesquels on s’est détaché du milieu d’origine. Et, s’il m’arriva plus d’une fois de me laisser aller, dans ma vie quotidienne, à des regards ou à des jugements hâtifs et dédaigneux qui ressortissaient la vision du monde et des autres façonnée parce ce qu’il faut bien appeler un racisme de classe, (…) Chaque fois que je fus « infidèle » à mon enfance, en prenant part à des jugements dépréciatifs, une sourde mauvaise conscience ne manqua jamais, tôt ou tard, de se manifester en moi. »

Didier Eribon, Retour à Reims, p 26-27.

« Je me suis mise à mépriser les conventions sociales, les pratiques religieuses, l’argent. Je recopiais des poèmes de Rimbaud et de Prévert, je collais des photos de James Dean sur la couverture de mes cahiers, j’écoutais la mauvaise réputation de Brassens, je m’ennuyais. Je vivais ma révolte adolescente sur le mode romantique comme si mes parents avaient été des bourgeois. Je m’identifiais aux artistes incompris. Pour ma mère, se révolter n’avait eu qu’une seule signification, refuser la pauvreté, et qu’une seule forme, travailler, gagner de l’argent et devenir aussi bien que les autres. D’où ce reproche amer, que je ne comprenais pas plus qu’elle ne comprenait mon attitude : « Si on t’avait fichue en usine à douze ans, tu ne serais pas comme ça. Tu ne connais pas ton bonheur. » Et encore, souvent, cette réflexion de colère à mon égard : « Ca va au pensionnat et ca ne vaut pas plus cher que d’autres. ».

A certains moments, elle avait dans sa fille en face d’elle, une ennemie de classe »

Annie Ernaux, Une femme, p 64-65.

« Nous avons manqué à l’humanité »

A propos de l’Algérie.

« Nous avons manqué à l’humanité. Nous l’avons séparée, alors qu’elle n’a aucune raison de l’être. Nous avons créé un monde où selon la forme du visage, selon la façon de prononcer le nom, selon la manière de moduler la langue qui nous était commune, on était sujet ou citoyen. Chacun consigné à sa place, cette place s’héritait, et elle se lisait sur les visages. Ce monde, nous avons accepté de le défendre, il n’y a pas de saloperie que nous n’ayons faite pour le maintenir. Du moment que nous avions admis l’immense violence de la conquête, faire ceci ou cela n’était plus que des états d’âme. Il ne fallait pas venir ; je suis venu. Nous nous sommes tous comportés comme des bouchers, nous tous, les douze adversaires de cette atroce mêlée. Chacun était viande à maltraiter pour tous les autres, nous découpions, nous frappions avec n’importe quelle arme jusqu’à réduire les autres en charogne. Nous essayions parfois d’être chevaleresque, mais cela ne durait pas plus que d’en avoir l’idée. Que l’autre soit ignoble garantissait notre raison ; notre survie dépendait de leur séparation, et de leur abaissement. Alors nous détections les accents, nous riions des noms, nous placions les visages en catégories auxquelles nous affections des actes simples : arrestation, soupçon, liquidation. En gros, nous simplifiions : eux, et nous. »

Victorien Salagnon.

« On peut toujours débattre de la colonie, et cela pendant longtemps. On choisira un camp, ou l’autre, on se jettera à la tête les réalisations et les injustices, on équilibrera les travaux publics avec un décompte minutieux des violences. La conclusion que chacun en tirera sera la confirmation de sa première idée : l’échec tragique d’une bonne cause, ou l’ignominie persistante d’une faute originelle. A ceux qui récusent leur droit à l’existence, les habitants de la colonie répondent toujours qu’ils s’entendaient bien. Ils ne peuvent pas plus : la colonie permet au mieux de s’entendre avec sa femme de ménage, que l’on appelle par son prénom, ce qu’elle n’osera jamais faire à moins de le faire précéder de « Madame ». Quand elle va bien, la colonie permet à des gens très humains, très respectueux, habités des meilleurs sentiments du monde, de regarder avec gentillesse un petit peuple coloré auquel ils ne se mélangent pas. La colonie permet juste un paternalisme affectueux, assuré par le plus simple des critères : la ressemblance héréditaire. Voilà à quoi l’on parvient quand tout le monde y met du sien : bien s’entendre avec sa femme de ménage, et les enfants l’adorent, mais on l’appellera toujours par son prénom. Comment vouliez vous faire vivre trois départements français avec leurs préfectures, leurs postes, leurs écoles, trois départements comme ici avec leurs monuments aux morts, leurs cafés remplis à l’heure de l’apéritif, leurs rues ombragées de platanes pour jouer aux boules, comment voulez vous faire vivre ces trois départements avec dedans huit millions d’invisibles qui essaient de ne pas faire trop de bruit pour ne pas déranger ? Huit millions de bergers, de cireurs de chaussures, de femmes de ménage, qui n’ont pas de nom, et pas de lieu, huit millions de pharmaciens, d’avocats et d’étudiants aussi, mais qui n’ont pas davantage où aller, et qui seront les premiers à subir la violence quand il s’agira de séparer ce qui est nous de ce qui est eux. »

Le narrateur.

 L’art français de la guerre, Alexis Jenni, p. 600-601.