L’établi

« Un artisan, presque un artiste. Le plus étonnant, c’est son établi. Un engin indéfinissable, fait de morceaux de ferrailles et de tiges, de supports hétéroclites, d’étaux improvisés pour caler les pièces, avec des trous partout et une allure d’instabilité inquiétante. Ce n’est qu’une apparence. Jamais l’établi ne l’a trahi ni ne s’est effondré. Et, quand on le regarde travailler pendant un temps assez long, on comprend que toutes les apparentes imperfections de l’établi ont leur utilité : par cette fente, il peut glisser un instrument qui servira à caler une partie cachée ; par ce trou, il passera la tige d’une soudure difficile ; par cet espace vide, en-dessous – qui rend l’ensemble si fragile d’apparence -, il pourra faire un complément de martelage sans avoir à retourner la portière déjà calée. Cet établi bricolé, il l’a confectionné lui même, modifié, transformé, complété. Maintenant, il fait corps avec, il en connaît les ressources par cœur : deux tours de vis ici, trois tours d’écrou là, une cale remontée de deux crans, une inclinaison rectifiée de quelques degrés, et la portière se présente exactement comme il faut pour qu’il puisse souder, polir, limer, marteler (…) Son âge, sa qualification, son expérience, tout cela fait qu’il jouit d’un certain respect. On ne le tutoie pas, on évite de le charrier d’une bourrade. Même le contremaître et le chef d’équipe modifient un peu leur ton habituel pour lui parler. Presque de la courtoisie. »

« Elle rôde, l’Organisation du travail. En général anonyme, présente seulement dans ses effets. Mais, parfois, elle prend un visage, une forme concrète ponctuellement, et la voici qui monte à l’attaque en personne en un point du front où on ne l’attendait pas. Du côté de Demarcy, par exemple. Pourquoi Demarcy ? Allez savoir ! Jamais de pépin sur son poste, les portières retouchées impeccables. Alors ? On peut en faire des hypothèses. Par exemple, une blouse blanche en balade d’inspection aura tiqué devant cet établi bricolé, peu conventionnel. Qu’est ce que c’est que ce machin ? Et, de fait, si on regarde travailler Demarcy juste deux ou trois minutes, il semble perdre du temps à tripatouiller son établi, à déplacer les écrous, à ajuster les cales. Evidemment, si on observe longtemps, on se rend compte que tout ça est bien au point et que le retoucheur tire un excellent parti de son engin. Mais les types des méthodes ne vont pas passer des heures sur chaque poste : quelques coups d’œil et ils sont sûrs d’avoir compris. Ils ont fait des études et tout, l’organisation scientifique du travail, ils connaissent (…) Et d’abord, il faudrait remplacer cet invraisemblable établi bricolé par un établi « normal » qu’on puisse reproduire exactement en double exemplaire pour le poste dédoublé, peut être même en triple, en quadruple, si on voit grand. Fini, le petit artisan pépère ! Quatre, cinq, six Demarcy, sur des établis normalisés, faisant exactement les mêmes gestes, avec des retouches comptabilisées, classifiées, normées, réparties par un contrôleur !(…) Plus de place pour l’individualisme, pour la petite machine bricolée ad hominem. Il faut un truc passe partout, robuste et simple, même si un peu moins pratique. Une machine surtout pas personnalisée. Normalisée. »

« Mardi 22 juillet, huit heures quinze (ils profitent du casse-croûte pour ne pas perturber la marche de l’atelier), branle-bas de combat au 86 (…) Son vieil établi est promptement dégagé, jeté dans un coin débarras de l’atelier, au milieu des vieux chiffons et des bidons rouillés, et on lui installe ça à la place. Les trois gars s’épongent abondamment le front, vont faire signer un bon à Gravier, et disparaissent.

Reprise.

Demarcy regarde, estomaqué, cet établi tombé du ciel. Ou plutôt tombé des caprices imprévisibles du bureau des méthodes. Un gros cube massif, surmonté d’un plan incliné, pour poser la portière. Deux écrous sur les côté, pour caler. C’est tout. Le plan incliné est uni, en métal plein. Il n’y a plus aucun de ces trous, de ces passages, qui permettaient à Demarcy de travailler dessus, dessous, au bord, sans changer sa portière de position. Il tâte l’engin. Examine les possibilités de réglage. Limitées. En fait le tour. Touche du bout des doigts. Se gratte la tête en soufflant, un peu oppressé (Passant près de lui, je l’entends murmurer : « Ah ça…ça alors !) Coup d’œil nostalgique vers son vieil établi, jeté au fond de l’atelier, qui rouillera là avant de partir à la ferraille. Il a l’air d’avoir de la peine, Demarcy. »

« Trois heures et demie. Qu’est ce que c’est que ça, encore ? L’atelier est envahi. Blouses blanches, blouses bleues, combinaisons de régleurs, complets-veston-cravate (…) Visite surprise de landlords, de propriétaires tout ce que vous voudrez. (…) »

« Quelle crapulerie. Il le sait bien, Gravier, que le nouvel établi ne vaut rien. Il le sait bien, que ce n’est pas la faute du vieux. Antoine, le chef d’équipe, le sait aussi. Tout l’atelier de soudure connaît bien Demarcy, sa précision, son expérience. Mais personne ne dira rien. Le bureau des méthodes a toujours raison. Et on ne tient pas tête à un directeur du niveau de Bineau. Le vieux dut avaler son humiliation jusqu’au bout. Jusqu’à la dernière minute de sa journée de travail. Penché, maladroit, incertain, sur un travail devenu brusquement étrange et redoutable. Avec toute cette bande autour de lui, comme s’ils faisaient passer un examen professionnel à un jeunot, à se pousser du coude, à prendre des mines scandalisées, à faire des remarques. Et Gravier qui faisait semblant de lui apprendre son métier (« Mais non Demarcy, commencez par la soudure ! »), à lui, le vieux professionnel qui n’avait jamais loupé une pièce depuis des années et dont tout le monde avait, jusque là, respecté l’habileté. »

L’établi, Robert Linhart, chapitre « L’établi ».

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Le monde d’hier

 « De même que les villes, sous les rues propres, bien balayées, avec leurs beaux magasins de luxe et leurs élégantes promenades, recèlent des canalisations souterraines, dans lesquelles se déverse la fange des cloaques, toute la vie sexuelle de la jeunesse devait se jouer, invisible, sous la surface morale de la « société ». (…) D’autres pères usaient d’un moyen encore plus singulier : ils engageaient dans la maison une jolie servante dont la tâche était d’initier pratiquement le garçon. Car il leur paraissait préférable que le jeune homme s’acquittât de cette fâcheuse affaire sous leur propre toit ; ainsi le décorum extérieur était sauf et le danger éliminé qu’il put tomber entre les mains de quelque « rouée ». Mais, pour éclairer la jeunesse, une méthode demeurait résolument proscrite par toutes les instances et sous toutes ses formes : celle de la franchise et de la sincérité. »

103.

 

« Je ne sais pas assez d’un artiste quand je n’ai sous les yeux qu’une œuvre achevée, et je souscris à la parole de Goethe : pour comprendre pleinement les grandes créations, il ne suffit pas de les voir dans leur état d’achèvement, il faut les avoir surprises dans leur genèse, dans leur devenir. Mais c’est aussi un effet purement visuel que produit sur moi une première esquisse de Beethoven, avec ses traits fougueux et impatients, son désordre confus de motifs ébauchés et abandonnés, avec leur fureur créatrice, qui s’y condense en quelques coups de crayon, de cette nature comblée d’une surabondance démoniaque. Une telle esquisse me jette dans une sorte d’agitation physique, tant son aspect excite mon esprit ; je puis contempler une de ces pages hiéroglyphiques d’un œil enchanté et amoureux, comme d’autres un tableau parfait. Une page d’épreuves corrigée par Balzac, où presque chaque phrase est balafrée, chaque ligne bouleversée comme un champ labouré, les marges blanches grignotées de traits noirs, de signes, de mots, me rend sensible l’éruption d’un Vésuve humain. »

196.

 

« Or l’expérience a montré qu’il est mille fois plus facile de reconstituer les faits d’une époque que son atmosphère morale ; celle ci ne se manifeste pas dans les événements officiels, mais bien plutôt dans de petits épisodes personnels (…) »

245.

 

« Au fond, toute cette orgie allemande qui éclata avec l’inflation n’était qu’une fiévreuse singerie ; on voyait bien à leur mine que ces jeunes filles de bonnes familles bourgeoises auraient préféré porter de simples bandeaux plutôt que se donner une tête d’homme aux cheveux bien plaqués, qu’elles auraient préféré manger à la petite cuiller une tarte aux pommes avec de la crème fouettée plutôt que de boire de violents alcools ; partout, on ne pouvait méconnaître que cette surexcitation était insupportable à tout le peuple, que cet étirage quotidien sur les extenseurs de l’inflation lui brisait les nerfs, et que toute la nation harassée par la guerre ne soupirait en fait qu’après l’ordre, le repos, qu’après un peu de sécurité et de confort bourgeois. En secret, elle haïssait la république, non pas parce que celle ci aurait cette licence effrénée, mais au contraire parce qu’elle tenait la bride d’une main trop lâche. Quiconque a vécu ces mois, ces années apocalyptiques, et en a été dégoûté et aigri, sentait qu’il devait se produire un choc en retour, une terrible réaction. Et ceux là mêmes qui avaient précipité le peuple allemand dans ce chaos attendaient à l’arrière plan en souriant, la montre à la main. »

369.

Stefan Zweig, Le monde d’hier (écrit en 1942)