Le monde d’hier

 « De même que les villes, sous les rues propres, bien balayées, avec leurs beaux magasins de luxe et leurs élégantes promenades, recèlent des canalisations souterraines, dans lesquelles se déverse la fange des cloaques, toute la vie sexuelle de la jeunesse devait se jouer, invisible, sous la surface morale de la « société ». (…) D’autres pères usaient d’un moyen encore plus singulier : ils engageaient dans la maison une jolie servante dont la tâche était d’initier pratiquement le garçon. Car il leur paraissait préférable que le jeune homme s’acquittât de cette fâcheuse affaire sous leur propre toit ; ainsi le décorum extérieur était sauf et le danger éliminé qu’il put tomber entre les mains de quelque « rouée ». Mais, pour éclairer la jeunesse, une méthode demeurait résolument proscrite par toutes les instances et sous toutes ses formes : celle de la franchise et de la sincérité. »

103.

 

« Je ne sais pas assez d’un artiste quand je n’ai sous les yeux qu’une œuvre achevée, et je souscris à la parole de Goethe : pour comprendre pleinement les grandes créations, il ne suffit pas de les voir dans leur état d’achèvement, il faut les avoir surprises dans leur genèse, dans leur devenir. Mais c’est aussi un effet purement visuel que produit sur moi une première esquisse de Beethoven, avec ses traits fougueux et impatients, son désordre confus de motifs ébauchés et abandonnés, avec leur fureur créatrice, qui s’y condense en quelques coups de crayon, de cette nature comblée d’une surabondance démoniaque. Une telle esquisse me jette dans une sorte d’agitation physique, tant son aspect excite mon esprit ; je puis contempler une de ces pages hiéroglyphiques d’un œil enchanté et amoureux, comme d’autres un tableau parfait. Une page d’épreuves corrigée par Balzac, où presque chaque phrase est balafrée, chaque ligne bouleversée comme un champ labouré, les marges blanches grignotées de traits noirs, de signes, de mots, me rend sensible l’éruption d’un Vésuve humain. »

196.

 

« Or l’expérience a montré qu’il est mille fois plus facile de reconstituer les faits d’une époque que son atmosphère morale ; celle ci ne se manifeste pas dans les événements officiels, mais bien plutôt dans de petits épisodes personnels (…) »

245.

 

« Au fond, toute cette orgie allemande qui éclata avec l’inflation n’était qu’une fiévreuse singerie ; on voyait bien à leur mine que ces jeunes filles de bonnes familles bourgeoises auraient préféré porter de simples bandeaux plutôt que se donner une tête d’homme aux cheveux bien plaqués, qu’elles auraient préféré manger à la petite cuiller une tarte aux pommes avec de la crème fouettée plutôt que de boire de violents alcools ; partout, on ne pouvait méconnaître que cette surexcitation était insupportable à tout le peuple, que cet étirage quotidien sur les extenseurs de l’inflation lui brisait les nerfs, et que toute la nation harassée par la guerre ne soupirait en fait qu’après l’ordre, le repos, qu’après un peu de sécurité et de confort bourgeois. En secret, elle haïssait la république, non pas parce que celle ci aurait cette licence effrénée, mais au contraire parce qu’elle tenait la bride d’une main trop lâche. Quiconque a vécu ces mois, ces années apocalyptiques, et en a été dégoûté et aigri, sentait qu’il devait se produire un choc en retour, une terrible réaction. Et ceux là mêmes qui avaient précipité le peuple allemand dans ce chaos attendaient à l’arrière plan en souriant, la montre à la main. »

369.

Stefan Zweig, Le monde d’hier (écrit en 1942)

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