« une errance à travers les mots d’autrui »

 » On ne ressuscite pas les vies échouées en archive. Ce n’est pas une raison pour les faire mourir une deuxième fois. L’espace est étroit pour élaborer un récit qui ne les annule ni le les dissolve, qui les garde disponibles à ce qu’un jour, et ailleurs, une autre narration soit faite de leur énigmatique présence.

A coup sûr, le goût pour les mots et les actions en lambeaux modèle l’écriture ; prenant appui sur la fragmentation des paroles, elle trouve son rythme à partir de séquences qui ne doivent rien à la nécessité mais tout au plausible, elle cherche un langage qui laisse subsister de la méconnaissance tout en offrant des parcelles de savoir neuf inattendu. L’exercice est périlleux de vouloir que l’histoire soit aussi façonnée de ce qui aurait pu se produire, laissant échapper à travers le déroulement des événements l’ordre instable et disparate de l’affleurement du quotidien, celui là même qui rend le cours des choses à la fois probable et improbable.

Pour cela, il faut se tenir loin de l’archive-reflet où l’on ne puise que des informations et de l’archive-preuve qui achève des démonstrations, avec l’air d’en finir une fois pour toutes avec le matériel. Comment donc inventer un langage qui s’accroche à ce qui se cherche là, à travers des traces infinies du défi, des revers et des réussites. Si les mots employés ne permettent jamais aux actes qu’ils décrivent de se rejouer, à tout moins peuvent-ils évoquer du rejouable, des suppléments de liberté pour plus tard, ne serait-ce qu’en énonçant de la dignité et en s’efforçant de mesurer l’ampleur des déchirements et de la douleur. Bien sûr, l’histoire survient quand la partie est terminée, écrit Paul Ricoeur, mais l’écriture de cette histoire doit garder le goût de l’inaccompli, en laissant par exemple errer les libertés après qu’elles eurent été bafouées, en refusant de ne rien clore, en évitant toute forme souveraine des savoirs acquis. Il existe certainement une manière neuve de plier les mots au rythme des surprises ressenties face à l’archive, de les obliger à tenir compagnie à l’hésitation intellectuelle, afin de laisser par exemple les infamies comme les désirs d’émancipation être manifestes à eux-mêmes, tout en les maintenant aptes à se nouer plus tard sur d’autres rêves ou d’autres visions. Il y a sûrement moyen, par le seul choix des mots, de produire des secousses, de rompre les évidences, de prendre à revers l’habituel fil débonnaire de la connaissance scientifique. Il y a sûrement moyen d’aller au delà de la restitution morne d’un événement ou d’un objet historique, en marquant des lieux où le sens s’est défait, en produisant du manque là ou régnaient des certitudes. Tendue entre le besoin de construire du sens avec un récit qui se tienne, et la certitude qu’il ne faut rien réifier, l’écriture se cherche entre intelligence et raison, passion et désordre.

Ce n’est plus un secret à présent, au moment où cet essai se termine. Le goût de l’archive est visiblement une errance à travers les mots d’autrui, la recherche d’un langage qui en sauve les pertinences. Peut-être même est-ce une errance à travers les mots d’aujourd’hui, une conviction peu raisonnable qu’on écrit l’histoire pour le pas la raconter, pour articuler un passé mort sur un langage et produire de ‘l’échange entre vivants’ (1). Pour se glisser dans un discours achevable sur l’homme et l’oubli, l’origine et la mort. Sur les mots qui traduisent l’implication de chacun dans le débat social. »

(1)  Michel de Certeau, l’Ecriture de l’histoire.

Arlette Farge, Le goût de l’archive, dernier chapitre « Ecrire », pages 145-148.

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Qu’est ce que la légitimité esthétique ?

« Tout ceci nous amène à conclure en livrant quelques réflexions sur les cultures populaires, ou, plus exactement, sur les modes populaires d’appropriation du monde, en nous demandant quelles sont les conditions sociologiques d’accès aux réalités populaires (…) Tout d’abord, on est souvent amené à caractériser sociologiquement les classes populaires par leur « manque » (de ressources, de capitaux, de compétences…). Cherchant à reconstruire les conditions sociales d’existence des individus ou des groupes qu’ils étudient, les sociologues sont, la plupart du temps conduits, consciemment, ou par une simple routine de recherche, à « lire » ces conditions sociales à partir d’étalons de mesure qui sont des étalons de mesure du pouvoir (…) On en arrive ainsi au paradoxe qui consiste à penser les conditions d’existence des classes populaires à partir des conditions d’existence des dominants. (…) A partir d’une position strictement légitimiste (dénoncée ci-dessus), on en arrive logiquement à conclure qu’il n’y a pas de culture populaire, qu’il n’existe pas d’esthétique populaire. L’esthétique légitime étant définie comme la capacité de mettre à distance, à se détacher du monde, à fonder son appréciation sur la forme et non le contenu, à ne pas mélanger sentiment éthique et jugement esthétique, etc., et les modes populaires d’appropriation des produits culturels ne peuvent donc pas constituer une véritable esthétique. »

La raison des plus faibles, Bernard Lahire.

La voix des maîtres

« L’expérience ne nous a pas seulement appris qu’il est impossible de décider à l’avance si les spéculations en apparence les plus désintéressées ne se révéleront pas un jour étonnamment secourables à la pratique. Ce serait infliger à l’humanité une étrange mutilation que de lui refuser le droit de chercher, en dehors de tout souci de bien-être, l’apaisement de ses faims intellectuelles. »

Le métier d’historien, Marc Bloch.

« L’objet de l’histoire est par nature l’homme. Disons mieux: les hommes. Plutôt que le singulier, favorable à l’abstraction, le pluriel, qui est le mode grammatical de la relativité, convient à une science du divers. Derrière les traits sensibles du paysage, les outils et les machines, derrière les écrits en apparence les plus glacés et les institutions en apparence les plus détachées de ceux qui les ont établies, ce sont les hommes que l’histoire veut saisir. Qui n’y parvient pas, ne sera jamais, au mieux, qu’un manoeuvre de l’érudition. Le bon historien, lui, ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier »

Apologie pour l’histoire, Marc Bloch.