D’Yvetot à Reims

« Certes, je continuais d’être solidaire avec ce qu’avait été le monde de ma jeunesse, dans la mesure où je n’en vins jamais à communier avec les valeurs de la classe dominante. Je ressentais toujours de la gêne, voire de la haine, lorsque j’entendais autour de moi parler avec mépris ou désinvolture des gens du peuple, de leur mode de vie, de leurs manières d’être. (…) Certains réflexes de classe subsistent malgré tous les efforts, et notamment les efforts pour se changer soi même, par lesquels on s’est détaché du milieu d’origine. Et, s’il m’arriva plus d’une fois de me laisser aller, dans ma vie quotidienne, à des regards ou à des jugements hâtifs et dédaigneux qui ressortissaient la vision du monde et des autres façonnée parce ce qu’il faut bien appeler un racisme de classe, (…) Chaque fois que je fus « infidèle » à mon enfance, en prenant part à des jugements dépréciatifs, une sourde mauvaise conscience ne manqua jamais, tôt ou tard, de se manifester en moi. »

Didier Eribon, Retour à Reims, p 26-27.

« Je me suis mise à mépriser les conventions sociales, les pratiques religieuses, l’argent. Je recopiais des poèmes de Rimbaud et de Prévert, je collais des photos de James Dean sur la couverture de mes cahiers, j’écoutais la mauvaise réputation de Brassens, je m’ennuyais. Je vivais ma révolte adolescente sur le mode romantique comme si mes parents avaient été des bourgeois. Je m’identifiais aux artistes incompris. Pour ma mère, se révolter n’avait eu qu’une seule signification, refuser la pauvreté, et qu’une seule forme, travailler, gagner de l’argent et devenir aussi bien que les autres. D’où ce reproche amer, que je ne comprenais pas plus qu’elle ne comprenait mon attitude : « Si on t’avait fichue en usine à douze ans, tu ne serais pas comme ça. Tu ne connais pas ton bonheur. » Et encore, souvent, cette réflexion de colère à mon égard : « Ca va au pensionnat et ca ne vaut pas plus cher que d’autres. ».

A certains moments, elle avait dans sa fille en face d’elle, une ennemie de classe »

Annie Ernaux, Une femme, p 64-65.

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